Revue et perspectives du secteur du luxe

Revue et perspectives du secteur du luxe

mai 29, 2026 Non Par Invité(e)s

Les Expert(e)s > marché > Hervé Prettre, responsable de la Recherche en investissement, Edmond de Rothschild

Début 2026, le secteur du luxe était dans une phase de reprise: après une croissance extraordinaire pendant la période covid, une plage de normalisation apparaissait en 2024 et 2025 avec des ventes stables ou en régression, des marges sous pression et des cours d’actions en baisse. À partir de mi-2025, les ventes dans le domaine du luxe semblaient repartir, notamment grâce à de nouvelles collections innovantes et au rebond du consommateur américain, porté par l’effet de richesse boursier et immobilier, ainsi que le retour timide du consommateur chinois. Les réductions de coûts effectuées par de nombreuses entreprises permettaient en outre une stabilisation des marges. 2026 devait être l’année de la reprise après des ventes stables en 2025: en janvier, la croissance des ventes pour 2026 était estimée entre +4 et +5% pour le secteur, avant de se situer entre +6 et +7% en 2027.

Puis le choc géopolitique au Moyen-Orient est advenu, modifiant légèrement les perspectives: depuis le début du conflit le 28 février dernier, les valeurs du secteur du luxe, comme celles de la distribution, des voyages et des loisirs sont sous pression. Cela s’explique par des craintes au sujet du pouvoir d’achat des ménages suscitées par l’augmentation du prix du pétrole ainsi qu’à propos de la perturbation des flux de voyageurs, notamment de clients moyen-orientaux et asiatiques venant acheter leurs produits de luxe en Europe. Fin avril, la question est de savoir dans quelle mesure ce choc géopolitique pourrait être durable et affecter la demande, les bénéfices et les valorisations du secteur du luxe européen, et à l’inverse contribuer à la faiblesse de l’euro, un atout pour les exportateurs européens de luxe.

La croissance du secteur sera plus faible


In fine, le conflit devrait être négatif pour le secteur et, selon les prévisions de LVMH révélées lors de la publication de ses ventes le 13 avril, coûter 1% de croissance en 2026. La clientèle du Moyen-Orient représente en effet 6 à 8% des ventes des sociétés de luxe (incluant les magasins locaux, notamment à Dubaï, et les achats des voyageurs moyen-orientaux dans des boutiques en Europe). De plus, il existe un impact indirect provenant de la réduction du pouvoir d’achat de la clientèle dite « aspirationnelle ». Cette dernière est incarnée par des personnes de la classe moyenne à aisée qui, sensibles à la conjoncture et aux prix de l’énergie, achètent de manière non régulière des articles de luxe. Cette clientèle représente plus de la moitié des ventes du secteur. Le reste des ventes de produits de luxe est le fait de clients fortunés, plus résilients financièrement. Au total, nous prévoyons que la croissance du secteur sera plus faible que prévu en 2026, seuls les États-Unis affichant une amélioration des tendances par rapport à 2025, tandis que les ventes de luxe dans d’autres régions devraient connaître un premier semestre plus faible. Les nouvelles prévisions à fin avril sont une croissance des ventes ramenée entre +3% et +4% pour 2026. Les moteurs de croissance sous-jacents restent, à ce stade, inchangés, sur la base du scénario d’un conflit qui ne s’éternisera pas, et donc d’un impact limité dans le temps sur le cours du pétrole et l’inflation. Ces moteurs sont, entre autres, la hausse des revenus et de la fortune des clients très aisés (effet de richesse), de nouveaux créateurs et des collections rajeunies permettant de raviver l’engagement des consommateurs, une reprise de la consommation chinoise, et une stabilisation de l’euro. Dans l’ensemble, nous tablons donc sur une croissance des ventes de +3% à +4% en 2026, et un rebond post-conflit de +6% à +7% en 2027. Le marché financier anticipe déjà en grande partie ce ralentissement en 2026 après les chutes des actions par secteur au premier trimestre, en moyenne de -8% du début 2026 à la mi-avril, soit une performance inférieure à celle de l’indice européen Stoxx 600, lequel était en hausse sur la même période. Cette chute a ramené les valorisations au point bas de leur fourchette sur dix ans, avec un ratio cours-bénéfice estimé à douze mois, proche de vingt.

Comment se positionner ?

Dans ce contexte incertain à court terme mais positif à moyen et long terme, comment les investisseurs devraient-ils se positionner? Comme toujours en période d’incertitude, le luxe devrait se montrer plus résilient, car les clients fortunés sont moins impactés par la hausse des prix de l’énergie que la moyenne des gens. De ce fait, les investisseurs devraient se positionner sur les marques ayant une exposition à la clientèle très aisée tant que les incertitudes géopolitiques dureront, alors que les marques attirant les clients aspirationnels devraient connaître un rebond plus marqué une fois la désescalade enclenchée.

À plus long terme, les cours actuels des sociétés de luxe offrent des points d’entrée intéressants, car nous estimons que les catalyseurs de croissance séculaire du luxe restent de mise: enrichissement de la population, naissance d’une classe moyenne supérieure dans les marchés émergents, diversification de l’offre vers de nouveaux produits (cosmétique, décoration, vin, optique…) et repositionnement des marques sur l’expérience plutôt que sur le seul produit.