C’est le temps qui fait la performance

C’est le temps qui fait la performance

août 26, 2026 Non Par La rédaction

Jean-Sylvain Perrig est fort de plus de trente-cinq ans d’expérience dans la gestion de portefeuilles privés et institutionnels, fondateur de Premyss à Genève et administrateur indépendant auprès de Ninety-Six Partners, il aide ses clients à bâtir des processus d’investissement visant des performances de qualité, ajustées au risque et durables dans le temps. « Il existe de nombreux pièges à éviter si l’on veut obtenir de bonnes performances », aime-t-il à rappeler. À l’occasion des 30 ans de Ninety-Six Partners, il livre son regard sur les grands séismes qui ont ébranlé la finance mondiale au cours des trois dernières décennies, et sur ce que l’année 2026 a de singulier.

Propos recueillis en exclusivité pour « Point de mire » par Daniel Stanislaus martel, PhD, Directeur de la publication
Crédits photographiques – Bryan Lehmann

Figure reconnue en Suisse en matière de gestion et processus d’investissements. Jean-Sylvain Perrig porte un regard lucide sur les grandes crises qui ont marqué les marchés, les mutations géopolitiques en cours et les principes qui, selon lui, demeurent intemporels. Rencontre avec un professionnel qui défend une conviction simple : en matière d’investissement, la performance est avant tout une affaire de discipline et de temps.


Commençons par le commencement. Qui êtes-vous, Jean-Sylvain Perrig, et qu’est-ce qui vous a un jour attiré vers les marchés financiers ?

Avant de fonder Premyss, j’ai exercé en tant que responsable des investissements à la Banque Privée Edmond de Rothschild, puis à l’Union Bancaire Privée. Je suis titulaire d’un Master en économie de l’Université de Lausanne et du Diplôme fédéral d’Analyste financier. J’ai siégé au conseil de l’Association suisse des analystes financiers (SFAA), après en avoir été président de 2016 à 2022. Je me suis spécialisé dans l’allocation d’actifs pour les gérants de fortune et les institutionnels. Qu’est-ce qui m’a attiré vers les marchés ? Trois choses, essentiellement. D’abord, la psychologie des masses et les illusions qui les traversent en permanence. Ensuite, l’aspect technique: chaque investisseur peut y trouver le degré de complexité qu’il recherche. Et enfin, une dimension ludique que je comparerais volontiers au poker, puisque les probabilités jouent, elles aussi, un rôle central dans l’investissement.

Ninety-Six Partners célèbre en 2026 ses 30 ans d’existence. Trente ans de marchés, de crises, de convulsions financières. Lesquels de ces événements ont, selon vous, véritablement tout changé ?

Le premier qui me vient à l’esprit, ce sont les attentats du 11 septembre 2001. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait ce jour-là. Nous avons alors perdu une certaine innocence. La faillite de Lehman Brothers, en septembre 2008, victime de la crise financière mondiale née dans le sillage des subprimes, est un autre moment fondateur: elle a démontré la fragilité du système financier lorsque la confiance s’effondre. Un système bancaire fractionnaire ne peut pas vivre sans cette confiance. Et puis il y a eu la crise du covid, qui a constitué un tournant à part entière en révélant la fragilité des flux de biens de la mondialisation.

Ces chocs successifs – terrorisme, faillite bancaire, pandémie – ont laissé des empreintes profondes. Qu’en retenez-vous, au fond ?

Sur le plan sociétal, la mondialisation des dernières décennies a creusé les inégalités dans les pays occidentaux. La redistribution des richesses n’est pas suffisamment équilibrée pour éviter les tensions. La classe moyenne s’en trouve fragilisée. Pourtant depuis 2008, la mondialisation a stagné : la part des richesses créées par les échanges commerciaux, proportionnellement à la création totale de richesses, stagne, voire diminue, mais rien n’a changé pour les perdants de cette mondialisation. L’émergence de leaders populistes est l’expression d’un ras-le-bol face à des élites déconnectées de la réalité qui s’enrichissent de manière démesurée. L’élection de Donald Trump est le symptôme de cette colère et c’est pourquoi aujourd’hui les États-Unis, qui furent pendant des décennies les promoteurs de l’ordre mondial d’après-guerre, sont devenus l’agent du chaos. Ils agissent au mépris des règles qu’ils ont eux-mêmes établies, parce que ces règles ne leur conviennent plus.


Et la situation d’aujourd’hui, est-elle vraiment sans précédent, ou l’Histoire bégaye-t-elle ?

Les deux. Ce n’est pas la première fois que le monde assiste au déclin d’un empire. Ce qui change, en revanche, c’est la vitesse à laquelle l’information se propage. Le dollar conserve l’énorme avantage d’être la monnaie d’échange internationale, reconnue par tous. Mais depuis 2008, nous savons que si la confiance dans les institutions et l’infrastructure en place venait à disparaître, l’économie mondiale s’effondrerait. En 2022, en gelant les réserves en dollars de la banque centrale russe, en utilisant ainsi le billet vert comme instrument de pression, les Américains ont envoyé un signal fort : vos dollars peuvent perdre toute leur valeur en une nuit. Il devient dès lors préférable, pour les États comme pour les grands institutionnels, de se diversifier, voire d’accumuler des matières premières, si essentielles au bon fonctionnement d’une économie. La demande de dollars est condamnée à diminuer. C’est un processus à long terme.


Face à une telle incertitude, comment guider concrètement ceux qui vous font confiance ?

Je recommande toujours de conserver un portefeuille investi. C’est le temps qui fait la performance. Avec un horizon long, il faut être investi à 100 % en actions. Les actions suisses, par exemple, ont doublé de valeur tous les dix ans depuis un siècle, dividendes réinvestis. Investir en prenant le franc suisse comme devise de référence constitue néanmoins un véritable défi : les taux sont si bas que les placements en cash et en obligations ne permettent pas de préserver son capital après déduction des frais. Cependant, il convient de constituer un portefeuille adapté à sa propre capacité à assumer le risque.
Pour un investisseur au profil équilibré, j’ai démontré pendant des années qu’avec seulement deux ETF libellés en francs suisses, l’un en actions suisses et l’autre en obligations souveraines d’entreprises suisses, avec un rééquilibrage annuel à 50-50, on obtient des performances qui se comparent favorablement aux résultats moyens de l’industrie de la gestion d’actifs. Il n’y a pas de période « spéciale »: personne ne peut prévoir ce qui surviendra. Les devises perdent naturellement de leur valeur; il faut donc rester investi.

Et les clients privés, justement, sont-ils inquiets en ce moment ?

Ils sont bien plus informés et au fait des produits et des marchés financiers qu’il y a 20 ans. L’accès aux données est devenu très simple pour tout le monde. Pour être plus précis: depuis le début de l’année, je n’ai constaté aucune réaction particulière de la clientèle privée. Il n’y a aucune panique, seulement des questions liées aux incertitudes mondiales, ce qui est tout à fait normal et logique.


Pensez-vous que la place financière suisse sortira transformée de cette période troublée ?

Il n’y a aucune raison pour que cette crise change fondamentalement la gestion de fortune en Suisse, ni sa surveillance. Je peux
en revanche imaginer que les incertitudes géopolitiques actuelles pourraient servir les intérêts de la Suisse, notamment grâce à la stabilité de ses institutions, à son infrastructure irréprochable
et à la qualité de sa main-d’œuvre. Pour ma part, j’estime que la FINMA devrait davantage concentrer ses efforts sur la formation technique des gérants et sur l’évaluation de la qualité des performances, c’est là le cœur du métier, et c’est de cela que dépend la réputation de la place financière suisse. Cela ne signifie pas qu’il faille abandonner les contrôles de conformité
et de risque.


Vous insistez souvent sur la discipline d’investissement. Selon vous, quelle est l’erreur la plus fréquente commise par les investisseurs ?

La plus grande erreur consiste à confondre investissement et prédiction. L’industrie financière veut faire croire qu’il faut anticiper le prochain mouvement des marchés pour obtenir de bonnes performances. En réalité, les études montrent que les investisseurs détruisent de la valeur en modifiant leur portefeuille trop souvent et de manière émotionnelle. Un processus clair, une allocation cohérente avec des objectifs précis et de la discipline sont déterminants. L’investissement est avant tout un exercice
de constance.



Pour finir, en trente-cinq ans de carrière, quel est le principe qui n’a jamais changé dans votre manière d’aborder les marchés ?

Les technologies évoluent, les produits financiers se multiplient et les marchés traversent des crises toujours différentes. En revanche, les fondamentaux restent les mêmes: diversification, maîtrise du risque et horizon de placement. Les investisseurs qui obtiennent les meilleurs résultats ne sont généralement pas ceux qui prennent les paris les plus téméraires. Même avec l’évolution de la technologie, la finance demeure une science humaine. Il y aura toujours des périodes d’exagération et des moments de déprime, comme on le voit aujourd’hui avec l’intelligence artificielle. C’est aussi ce qui fait la beauté
de ce métier.

PREMYSS - Consultant en performance